Bégonia paon (Begonia pavonina) : pourquoi ses feuilles sont bleues, et comment le cultiver
Une feuille bleue… sans pigment bleu
Un lecteur nous a demandé sur Facebook comment cultiver le bégonia paon. Bonne question, car c'est l'une des plantes les plus étonnantes que l'on puisse faire pousser à la maison. Vue sous un certain angle, dans une lumière douce, sa feuille vert sombre se couvre de reflets bleu électrique, comme une plume de paon. Changez d'angle ou mettez-la en plein soleil, et le bleu s'efface.
Ce bleu n'est pas une couleur au sens habituel : il ne vient d'aucun pigment. C'est un effet de lumière réfléchie par une structure microscopique, comme sur une bulle de savon ou l'aile d'un papillon morpho. Et cette structure se trouve là où personne ne l'attendait : dans les chloroplastes, les petites usines de la photosynthèse.
Carte d'identité
| Nom botanique | Begonia pavonina Ridl. (1909) |
| Famille | Bégoniacées |
| Origine | Malaisie péninsulaire, forêts de montagne |
| Milieu | Sous-bois humide, frais et ombragé |
| Port | Petite plante à rhizome, feuilles arrondies vert sombre à reflets bleus |
| Noms courants | Bégonia paon, peacock begonia |
Le botaniste britannique Henry Ridley l'a décrite en 1909, à partir de plantes récoltées en 1888 par Leonard Wray dans la vallée de la Telôm, au bord de cours d'eau en altitude. Les Gardens by the Bay de Singapour, qui la présentent dans leur serre de montagne, la décrivent comme une plante du sous-bois des forêts de montagne de Malaisie péninsulaire, humide, frais et ombragé.
Le secret du bleu : des chloroplastes en « cristal photonique »
Une découverte de 1996
En 1996, les botanistes Kevin Gould et David Lee ont examiné au microscope les feuilles bleues de plusieurs plantes de sous-bois malaisiennes, dont le bégonia paon. Ils ont trouvé, dans la couche supérieure de la feuille, des plastes (cousins des chloroplastes) aux membranes empilées en couches très régulières. Chaque couche réfléchit un peu de lumière, et les reflets s'additionnent pour une seule couleur : le bleu. On parle d'interférence, le même principe que les reflets d'une flaque d'huile.
2016 : ces plastes servent à mieux capter la lumière
Vingt ans plus tard, une équipe de l'université de Bristol a montré que ces plastes, baptisés iridoplastes, fonctionnent comme un cristal photonique. Les couches qui réfléchissent le bleu sont les membranes mêmes où se fait la photosynthèse. Leur espacement ralentit et piège la lumière verte, celle qui domine sous le couvert des arbres, après que les feuilles du dessus ont absorbé le rouge et le bleu.
Résultat mesuré par les chercheurs : 5 à 10 % de photosynthèse en plus en faible lumière. Dans un sous-bois tropical, où seule une infime partie de la lumière arrive au sol, ce petit bonus compte. Les chercheurs ont observé que les feuilles ne développaient leur reflet bleu que lorsqu'elles poussaient dans une quasi-obscurité, et qu'il s'atténuait lentement sous une lumière forte. L'angle d'observation compte aussi : de face, la feuille peut paraître simplement vert sombre.
D'autres plantes bleues de l'ombre
Le bégonia paon n'est pas seul. Phyllagathis rotundifolia, une Mélastomatacée malaisienne étudiée en même temps que lui en 1996, utilise le même type de plastes. Certaines sélaginelles (Selaginella willdenowii, S. uncinata) sont aussi bleues, mais par un autre moyen : une fine couche dans la paroi de leurs cellules.
Le cultiver chez soi
Prévenons tout de suite : c'est une plante de collectionneur, rare dans le commerce, qui demande un environnement contrôlé. Les conseils ci-dessous découlent de son milieu d'origine et de l'expérience d'amateurs : aucun guide de culture scientifique n'existe pour cette espèce.
Ce qu'il lui faut
| Besoin | En pratique |
|---|---|
| Humidité | Très élevée : terrarium fermé, vitrine de culture ou mini-serre. L'air d'un salon chauffé est bien trop sec. |
| Lumière | Faible et diffuse, jamais de soleil direct. C'est en lumière douce que le bleu apparaît. |
| Température | Celle d'une forêt de montagne tropicale : douce et stable, sans froid ni coup de chaud. Un amateur la cultive vers 20 à 25 °C l'hiver. |
| Substrat | Léger, aéré et qui garde l'humidité sans détremper (type terreau pour plantes tropicales allégé). |
| Arrosage | Substrat juste frais en permanence, jamais gorgé d'eau. |
Les erreurs qui la font dépérir
- L'air sec : les bords des feuilles brunissent et sèchent. C'est la première cause d'échec hors terrarium.
- Trop de lumière : les feuilles perdent leur reflet, peuvent pâlir ou brûler.
- L'excès d'eau dans un terrarium mal aéré : pourriture du rhizome. Ouvrir le terrarium quelques minutes de temps en temps.
La multiplier
On la multiplie par division du rhizome ou par bouture de feuille avec son pétiole, posée sur un substrat humide en atmosphère confinée. Des chercheurs malaisiens la multiplient aussi in vitro, en laboratoire, pour la conservation : plus de la moitié des 54 bégonias indigènes de Malaisie péninsulaire sont considérés comme menacés.
Testez-vous
Sources
Ab Aziz, R., Kandasamy, K. I., Zaman, F. Q., & Namasivayam, P. (2021). In vitro shoot proliferation of Begonia pavonina: A comparison of semisolid, liquid, and temporary immersion medium system. Journal of Academia, 9(1), 39–48. https://journal.uitm.edu.my/index.php/JOA/article/download/5181/2744/18960
ASPCA. (s.d.). Begonia. https://www.aspca.org/pet-care/aspca-poison-control/toxic-and-non-toxic-plants/begonia
Chareyron, D., & Combemorel, P. (2017, 16 mai). Les iridoplastes, ces chloroplastes iridescents. Planet-Vie (ENS). https://planet-vie.ens.fr/node/1495
Collection de Bégonias. (2016, 15 mai). Begonia pavonina. https://collectiondebegonias.wordpress.com/2016/05/15/begonia-pavonina/
Gardens by the Bay. (s.d.). Peacock begonia (Begonia pavonina). https://www.gardensbythebay.com.sg/en/learn-with-us/explore-resources/whats-blooming/begonia-pavonina.html
Gould, K. S., & Lee, D. W. (1996). Physical and ultrastructural basis of blue leaf iridescence in four Malaysian understory plants. American Journal of Botany, 83(1), 45–50. https://digitalcommons.fiu.edu/cas_bio/5
Hébant, C., & Lee, D. W. (1984). Ultrastructural basis and developmental control of blue iridescence in Selaginella leaves. American Journal of Botany, 71(2), 216–219. https://doi.org/10.2307/2443748
Jacobs, M., Lopez-Garcia, M., Phrathep, O.-P., Lawson, T., Oulton, R., & Whitney, H. M. (2016). Photonic multilayer structure of Begonia chloroplasts enhances photosynthetic efficiency. Nature Plants, 2, 16162. https://doi.org/10.1038/nplants.2016.162
Pao, S.-H., Tsai, P.-Y., Peng, C.-I., Chen, P.-J., Tsai, C.-C., Yang, E.-C., Shih, M.-C., Chen, J., Yang, J.-Y., Chesson, P., & Sheue, C.-R. (2018). Lamelloplasts and minichloroplasts in Begoniaceae: Iridescence and photosynthetic functioning. Journal of Plant Research, 131(4), 655–670. https://doi.org/10.1007/s10265-018-1020-2
POWO. (s.d.). Begonia pavonina Ridl. Plants of the World Online, Royal Botanic Gardens, Kew. https://powo.science.kew.org/taxon/105382-1
ScienceDaily. (2016, 24 octobre). [Communiqué de l'université de Bristol sur les iridoplastes des bégonias]. https://www.sciencedaily.com/releases/2016/10/161024133913.htm